Chez Renoir, les fraises marquent la saison

Renoir : l'éclat discret d'une nature morte aux fraises propulse les enchères chez ADER

Dans le paysage actuel du marché impressionniste, où les adjudications spectaculaires se concentrent généralement sur les grands portraits féminins ou les paysages les plus emblématiques, le résultat obtenu le 9 juin chez Ader mérite une attention particulière. La Nature morte aux fraises de Pierre-Auguste Renoir, peinte en 1908, a été adjugée 402 219 € frais compris, soit près de trois fois son estimation haute fixée entre 100 000 et 150 000 euros.

L'œuvre appartient à un corpus restreint et particulièrement recherché de la dernière période de Renoir. À partir des années 1905-1910, alors que l'artiste est physiquement diminué par la maladie mais demeure au sommet de ses moyens picturaux, les natures mortes acquièrent une place nouvelle dans son travail. Elles cessent d'être un exercice périphérique pour devenir un terrain d'expérimentation où se concentre l'essentiel de sa réflexion sur la couleur et la lumière.

Les fraises occupent dans cet ensemble une position singulière. Elles permettent à Renoir d'explorer les rapports entre rouges vermillon, laques rosées et rehauts nacrés avec une liberté comparable à celle qu'il déploie dans ses dernières figures humaines. Dans notre petite toile de 30 × 38,5 centimètres, le motif semble presque se dissoudre dans la peinture elle-même. La composition ne cherche plus à décrire un objet mais à en restituer la sensation visuelle immédiate.

La qualité exceptionnelle de la provenance explique également l'engouement des collectionneurs pour ce tableau. Peu d'œuvres peuvent revendiquer un parcours aussi irréprochable : acquise directement auprès de l'artiste par Paul Durand-Ruel dès le mois d'août 1908, elle passe ensuite entre les mains de Bernheim-Jeune avant d'intégrer successivement les collections de Louis Bernard puis de Paul Rosenberg. Ces deux noms résument à eux seuls une large part de l'histoire du marché de l'impressionnisme au XXe siècle. Ainsi, chaque étape du parcours de la nature morte correspond à un moment essentiel de la réception critique de Renoir, depuis la défense pionnière menée par Durand-Ruel jusqu'à la consécration internationale orchestrée par Rosenberg.

L'exposition du tableau à la Biennale de Venise de 1910 ajoute une dimension supplémentaire. La rétrospective consacrée à Renoir lors de cette édition signa, en effet, la reconnaissance du peintre à l'échelle internationale.

Enfin, l'inscription de la toile au catalogue raisonné Dauberville ainsi que son référencement au sein des bases documentaires du Wildenstein Plattner Institute achèvent d'asseoir la qualité de l'oeuvre.

À 402 219 € frais compris, ce n'est donc pas seulement une petite nature morte qui a changé de mains. C'est un exemple particulièrement accompli de ce que le marché recherche désormais dans un Renoir : une œuvre de pleine maturité, parfaitement documentée, demeurée longtemps à l'abri du marché et capable de condenser dans quelques dizaines de centimètres carrés l'ensemble des conquêtes picturales d'un des grands maîtres de la modernité française.

Pierre-Auguste RENOIR (1841-1919)
Nature morte aux fraises, 1908
Huile sur toile.
Signée en bas à droite. (Rentoilée et petites craquelures).
30 x 38,5 cm

Adjugé 402 219 €