Quand un Poliakoff en cache un autre

Deux des couleurs fétiches de Serge Poliakoff, le rouge et le bleu, font ici bien plus que dialoguer : elles s’imbriquent, se confrontent, luttent pour éclater aux yeux du spectateur. Sans l’une, l’autre n’existerait pas. De même, si l’une des formes se détachait de l’ensemble, aucune autre ne pourrait venir la remplacer : chez Poliakoff, les imbrications des formes-couleurs reflètent une telle rigueur que la construction des toiles semble relever d’un hasard merveilleux. « L’espace fait la forme », comme il aimait à le répéter.

Néanmoins, ce qui rend cette toile si particulière se situe au dos : on y observe quatre pochades et essais de vernis, dont un autoportrait. Or, Poliakoff ne pratiquait guère l’art de l’autoportrait - on lui en connaît un, peint dans sa jeunesse. De cette esquisse, unique, on ignore le modèle du pendant : serait-ce le grand amour de sa vie, son épouse Marcelle Perreur-Lloyd ?

Notons l’organisation quadripartite du dos de la toile, laquelle n’est pas sans évoquer les icônes russes ou byzantines qui ont joué un grand rôle dans la mise en place des formes dans les compositions de Poliakoff. Jusqu’en 1917, le peintre vécut en effet dans la Russie des Romanov. Son père, propriétaire d’une écurie de course, fournissait en chevaux l’armée du Tsar. Sa mère, fille de propriétaires terriens, très pieuse, l’emmenait tous les jours dans les églises et monastères de Moscou, où le jeune Serge développa une fascination pour les icônes.

En 1967, année d’exécution de cette composition, le Franco-Russe est au sommet de son art, auréolé de prix et de reconnaissances. Cinq ans plus tôt, une salle entière lui était consacrée à la Biennale de Venise, tandis qu’en 1965, il reçut le prix international de la Biennale de Tokyo et inspira Yves Saint Laurent pour son iconique « robe Poliakoff » ; en 1966, il se vit attribuer le grand prix de la Biennale de Menton et fit l’objet d’une rétrospective au Kunstmuseum de Saint-Gall. Devenu en une décennie un personnage central de la seconde école de Paris, il est l’un des chefs de file de l’abstraction internationale de l’après-guerre. Il emménage avec sa famille rue de Seine, à Paris, dans un appartement-atelier où peintres, musiciens et acteurs émulent dans une ambiance festive.

C’est dans ce contexte que naquit cette Composition abstraite, 1967, grande toile bien connue, étant enregistrée dans les Archives du peintre et reproduite dans le catalogue raisonné édité par son fils, Alexis Poliakoff. De ce dernier, deux certificats seront en outre remis à l’acquéreur.

Serge POLIAKOFF [russe] (1900-1969)
Composition abstraite, 1967
Huile sur toile.
Signée en bas à gauche.
92 x 73 cm
Estimation : 120 000/150 000 €